Le pétrole et le chocolat

Publié par Arnaud Zufferey, ingénieur EPFL, le 2 septembre 2021 sur LinkedIn .

En Suisse, la consommation annuelle de chocolat est de 10 kg par habitant. Imaginez que le gouvernement se fixe comme objectif de réduire de moitié cette consommation d’ici 2035 pour des raisons de santé publique. Plusieurs approches seraient possibles et seraient débattues par le parlement :

Un projet de loi combinant de telles mesures pourrait obtenir une majorité au parlement. Cependant, l’acceptation sociale de ces mesures serait mauvaise et leur efficacité pas du tout garantie.

Imaginez maintenant qu’une loi beaucoup plus simple soit rédigée :

Au final c’est cette deuxième version qui est retenue. La première année qui suit l’entrée en vigueur de cette loi, les distributeurs ne prennent pas de mesure particulière et les ventes de chocolat stagnent. Les amendes sont salées et alimentent les caisses de l’Etat. L’année d’après, les distributeur rivalisent d’ingéniosité pour faire baisser les ventes et éviter les sanctions:

Et ça fonctionne : dès la 2e année aucun distributeur ne paie d’amende et la consommation de chocolat diminue progressivement.

Vous voyez certainement où je veux en venir: notre société est dépendante du pétrole. Depuis des décennies les gouvernements ont pris des mesures en bout de chaîne qui touchent les consommateurs finaux (taxe sur l’essence, taxe CO2…). Et ça ne fonctionne pas.

Début 2020, l’objectif pour les émissions de CO2 des voitures neuves est passé à 95 g au lieu de 130 grammes par kilomètre. Les importateurs qui ne respectent pas ces émissions paient de lourdes amendes. Résultat : les vendeurs ont mis en avant des véhicules hybrides et électriques, et les émissions chutent.

Le modèle de prescriptions énergétiques des cantons (MoPEC 2014) a 7 ans. Il jouit d’une très mauvaise réputation et il est mis laborieusement en vigueur dans les cantons, avec quel effet ? Est-ce vraiment pertinent de stigmatiser un propriétaire de maison chauffée au mazout, alors que dans la plupart des cas il n’y peut strictement rien ? Peut-être qu’à l’époque de la construction de son bâtiment ni l’installateur, ni la commune ni le distributeur d’énergie n’avaient d’alternative à lui proposer ?

Pendant qu’on perd du temps à stigmatiser le propriétaire, le vendeur de mazout lui continue à faire de bonnes affaires.

Comme pour le chocolat, les mesures en bout de chaîne (obligations, interdictions, taxes, subventions) sont coûteuses, inefficaces et mal acceptées.

Actuellement, le canton du Valais met en consultation sa nouvelle loi sur l’énergie sur la base du MoPEC 2014. Le projet de loi tient en 26 pages et 55 articles. Tout devient règlementé : l’obligation du solaire, l’obligation d’installer des bornes de recharge, l’obligation des chauffages à énergies renouvelables, l’interdiction du chauffage électrique, etc. Les objectifs ne sont pas clairs et l’efficacité de ces mesures en aucun cas garanties (surtout que les dérogations prennent plus de place que les interdictions).

Imaginez maintenant que les distributeurs d’énergie doivent suivre une courbe de réduction des émissions de CO2 (baisse de 4% par an des émissions de CO2 de la chaleur livrée). Qu’est-ce qui se passerait ?

En France les cigarettiers financeront le ramassage des mégots . Un jour où l’autre les vendeurs de fossile devront bien s’occuper du CO2, non ?